"I understand there's a guy inside me who wants to lay in bed, smoke weed all day, and watch cartoons and old movies. My whole life is a series of stratagems to avoid, and outwit, that guy." - Anthony Bourdain
Anthony Bourdain.
On a peut-être tous un ange sombre qu'on se choisit, un qui résonnera plus avec nous que tous les autres. Les gens ne savent pas combien de fois j'ai pu penser à Anthony Bourdain durant ces longs mois. Souvent, très souvent et certainement pas de façon légère. J'ai repensé à ces mots précis un nombre incalculable de fois. Parce que je les connais, dedans, et ce qu'ils bouffent à l'intérieur. Et parce que je connais trop bien ce trouble mortifère. Et vu chez mon père pour de bon. Peut-être qu'on se choisit ce quelqu'un qu'on pense qu'il nous aurait compris, accepté ou simplement toléré dans ce qu'on a de pire. Que cette personne fonctionne comme une sorte d'avertissement, de caillou coincé dans notre chaussure.
C'était en mai, à la fin de mon dernier contrat de travail. Une collègue de bureau m'a dit : "C'est cool, tu pourras te prendre une semaine de congé et profiter, vois ça comme ça." Et ce qu'elle a dit n'était pas con du tout. Mais dedans, en moi, j'ai senti un truc bifurquer direct. C'étaient pas des mots ni des pensées. Juste un truc au fond de moi qui s'est glacé. Un STOP net. Parce qu'effectivement, j'aurais pu prendre cette fichue semaine tranquillement. C'était facile... une semaine à rien foutre, à faire mon ménage puis me remettre gentiment sur le marché du travail. Sauf que j'ai pensé merde. Je ne sais pas pourquoi c'était à ce moment-là et pas un autre ni pourquoi ça a fonctionné de cette manière. Mon ressenti a été "Que tout le monde aille se faire foutre". Et mon idée précise a été de faire tout le contraire de ce qu'Anthony Bourdain a tenté d'éviter toute sa vie. J'ai choisi l'exact opposé parce que je sais et ai tenté moi-même d'éviter cette fille en moi toute ma vie. Tant d'années à essayer de lui faire fermer sa gueule, d'être plus forte que sa douleur, plus maligne que ses envies de merde. Je sais être organisée, efficace, cadrée. Un brave petit soldat qui tient sa ligne bien droite. Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne à tenir un budget, un ménage, un agenda, ni même un travail en fait. C'est le dedans qui foire, qui déconne. Toute ma vie, j'ai galéré comme une dingue à bien aplanir les plis, à bien lisser tout ce qui irritait. Je comprenais jamais pourquoi c'était si compliqué, si difficile, pénible, chiant, fatigant, désespérant. J'ai tenté 1000 fois de ne surtout pas être ce que j'avais de pire. Et j'ai tenté de nettoyer le laid avec des sourires en ayant la putain de terreur au ventre... que ça me bouffe pour de bon, que ça me bouffe comme mon père. J'ai toujours reniflé ça comme si c'était la peste.
Sauf cette fois-ci.
Je ne sais pas ce qui m'a pris. Ici, j'aligne des mots. À cet instant-là, j'en avais zéro. J'étais un tsunami de colère, de hargne et de tristesse. Même pas une dépression crasse comme j'ai pu connaître à 28 ans où les mots tombaient du ciel en même temps que les cadavres remontaient à la surface. Même pas. Et ça m'a bien ébranlée ce truc-là, d'ailleurs. Je pigeais pas. Que dalle. Complètement claquée au sol. C'était purement émotionnel, instinctif, primitif, viscéral. Viscéral, c'est le mot. Et j'ai décidé d'être la pire version de moi. Précisément celle qui me faisait flipper à fond et que je tenais en horreur.
Alors j'ai rien foutu. Rien foutu de ce qu'on considère noble, méritant, productif, efficace, capable, beau. J'ai dormi. J'ai regardé un millier de films... l'ironie étant que je ne peux faire aucune recommandation parce que ça ressemble à une soupe nébuleuse d'images. J'ai écouté Nirvana comme quand j'avais 15 ans. Ce qui m'a fait penser à Last Days que j'avais vu au cinéma quand j'étais jeune et je me suis dit que j'errais moi-même dans ma baraque, de pièce en pièce, dans une purée de pois avec mon mal-être. J'ai dormi plein de fois sur Last Days. Puis j'ai vomi ma colère monstrueuse par rapport à ma mère. On ne peut pas détester trop vite son dernier parent, faut pas déconner. Le cerveau doit survivre et vous aussi. J'ai été en colère contre mon père, ça avait été infect. Ma mère ? Colère des dieux, je pense. Par salves, comme une bonne gastro. Et toujours aucun mot qui ne sortait. Sauf pour vomir mon trop-plein sur ChatGPT. Oui, je sais, c'est con, ça semble être la pire idée et je ne le conseille pas forcément. Mais je ne peux pas dire que ça ne m'a pas aidée à réguler un petit peu. Dans tout ce bordel, il y avait pourtant ce truc que je trouvais vraiment fucked up qui était d'avoir l'impression de faire EXACTEMENT ce que j'étais supposée faire pour démêler ma merde. J'avais l'impression de brûler des pans entiers de croyances, de ma personnalité, de ce que j'aurais aimé ou pas, de ce que je tenais pour acquis et de ce qui n'avait jamais été. Plein de fois, je me suis dit que je jouais un jeu dangereux, risqué, pas recommandable. Participer activement à ce qu'on considère extérieurement comme un effondrement total de ce que nous sommes. Les gens n'aiment pas ça. Ça les fait chier de voir qu'on puisse choisir une route tamponnée "caca". Devenir la lie de la société et de cette méritocratie qui me semble être une vaste blague. Et c'était pas sans mal... l'angoisse ahurissante qui crève le plafond, la conviction d'être devenue totalement barrée dans ma tête, de choisir consciemment de brûler pas mal de ponts. En roue libre et en solo. Mais toujours cette sensation "trust the fucking process". Est-ce que c'était du déni, du délire ou un éclat de génie légèrement sur piste noire ?!
Je me suis assise dans mon caca. Dans mon inconfortable et dans mon laid, et je n'ai appelé personne. Non... t'es pas obligé de te barrer en Inde dans un remake de Mange, Prie, Aime. Tu feras la même chose version Temu mais redoutable. Est-ce que ça m'a appris quelque chose ? Honnêtement, à force de patauger dans la merde et le difficile, en fait, oui j'ai appris. Ce truc que je faisais jamais avant : m'écouter, bordel. J'ai éclaté tous les horaires du monde, tous les programmes du monde pour une vie saine et rangée, mes 10 000 pas par jour étaient plus proches de 100 dans mes bons jours. Mais j'ai appris à m'écouter dedans. À comprendre comment je fonctionne un peu mieux et comment les gens les plus proches de moi ont fonctionné avec moi et c'était pas joli. On pourrait croire que je me suis offert un luxe, la capacité, l'aisance de chier dans la colle sans trop le payer ensuite. Tu parles, Charles. Le prix à payer, je t'assure que je vais le payer avec des vrais chiffres et des conséquences. Le truc, c'est que ça me fera moins mal que toute la merde que j'esquivais jusque-là. Je crois que c'est ça qui me fait le plus halluciner mais qui me sauve peut-être aussi.
Je me suis offert, en quelque sorte, ce qui m'a tant manqué avant. Un amour quasi inconditionnel. C'est dur de s'aimer quand on ne sait pas s'encadrer, c'est dur de s'aimer quand vous avez l'impression d'être une merde totale aux yeux de tous et de vos proches et des vôtres. C'est compliqué de s'aimer dans ce qui nous fait peur, ce qui nous fait honte, nous rend petits et vulnérables. C'est dur de s'aimer quand on croit qu'on est la définition du médiocre. Pas de travail, pas vraiment d'amis, pas d'amoureux, pas d'enfants. La ratée dans toute sa splendeur. C'est compliqué de s'aimer dans le triste, dans ce qui nous irrite, nous fait péter les plombs. Quand on se plaint dans ses blessures, quand on s'y complaît, quand on se rate. Quand on est tout sauf un succès ou une fierté. Il faut faire ce que les parents auraient dû faire... il faut consoler, tolérer, apprendre à être gentil avec soi, compréhensif, tolérant, endurant. Apprendre douceur, apprendre fermeté au bon moment. Se laisser respirer, apprendre à se laisser déborder.
Apprendre la dure réalité que des parents indifférents seront toujours indifférents. Vous dans le pire ou dans le meilleur, l'ingrat ce sera toujours vous et bien évidemment, ce ne sera jamais assez.
Les effondrements permettent de remplir autrement parce qu'il n'y a presque plus rien. Et souvent, aussi, parce qu'il n'y a d'ailleurs jamais rien eu.
J'ai longtemps cru que j'étais quelqu'un de problématique, méchant, pas aimable, pas assez bien, parfaitement oubliable, ou au contraire totalement irritante. J'ai toujours cru que dans mes mains, je n'avais que des trucs pourris à donner. Que mes qualités étaient forcément signées de mes parents et mes pires défauts de mes parents aussi. Ils n'ont pas habillé leur fille, ils ont habillé des fantasmes, des espoirs trop lourds qu'ils n'ont jamais tenté de faire vivre eux-mêmes. Ils ont déguisé des plaies, maquillé des blessures trop grandes, exigé des sourires pour sauver le leur. Un théâtre de l'absurde au nom de tout un véritable paquet de conneries qui gangrènent un maximum de familles. "C'est quand même ta mère/ton père", "tu verras quand ils ne seront plus là", "tu verras quand tu seras grande"... ouais... j'ai vu, oui.
J'ai adoré prendre des bains à rallonge à 1h du matin. Je n'oublierai jamais celui que j'ai pris à 2h du matin en écoutant End of the Night des Doors. Parfois, je me dis que ce bain m'a sauvée. Puis j'ai appris à bouffer aussi. Petite fille, j'aimais manger puis ça a totalement disparu. Ces mois-ci, c'était comme me venger, bouffer la vie, bouffer le manque, bouffer ce que j'ai pas eu, nourrir la gosse. Encore et encore. Je me suis aperçue que je détestais les radins des assiettes. Ceux qui cuisinent bien mais qui sont des rats quand ils te servent. J'ai bouffé comme un ogre, ou Marlon Brando. Et j'ai appris à me faire à bouffer et j'adore ça.
Je pense que j'ai appris à essayer de me donner des bras ouverts et réconfortants, des bras qui pardonnent, qui sécurisent et qui ne volent rien. Des bras qui enlacent la puanteur.
J'ai tenté de réparer ou de soigner 39 ans à marcher à côté de moi-même, à côté de ceux qui n'en ont rien à foutre.
Parfois j'ai l'impression d'être le petit pingouin filmé par Herzog.
Mais je crois qu'il y a encore du rêve, du beau, de l'amour aussi, de la bonne bouffe, une bonne blague, un salaire quelque part, une main tendue, une main à tenir, un bon film, des bains qui moussent, des douches qui lavent de tout, des draps frais, un endroit improbable.
C'était juste pas ce qu'on m'a vendu.
Je vais lentement revenir parmi mes semblables, remettre un peu d'ordre.
Pour moi, juste pour moi. À ma façon. Aussi géniale ou détestable puisse-t-elle être.
Peut-être qu'il faut d'abord apprendre à embrasser le plus difficile sans condition.
Le reste, je crois, devient plus facile.
“Be a fool. For love. For yourself. What you think MIGHT possibly make you happy. Even for a little while. Whatever the cost or good sense might dictate.”
Anthony...

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