15.2.26

Note du 09/09/25

Rien ne sera joli. 


Faut-il un Moleskine ou un bloc à spirales ? Un bic noir ou un bic bleu ? 

La fille pas très contente. 

On raconte pas la merde que c'est de se retrouver à 39 ans devant l'ombre des 40. On explique rien de la violence du truc. La crise de la quarantaine est souvent dépeinte comme des achats incensés, du cabriolet jusqu'au voyage à l'autre bout du monde. La mienne a ramené sa tronche de façon très prématurée et sans anesthésiant. 

Logée près de mon uterus avec un ovaire qui se faisait bouffer par un kyste "chocolat" ... ce mot si joli qui donne la dalle quand il te colle juste une endométriose stade 4. Un bas ventre si défoncé qu'il n'y fleurira jamais de vie, jamais de gosse. Un truc qui saigne sur lui-même jusqu'à inonder et noyer tout avenir de descendance. 

Un parpaing dans la gueule. A 37 ans, bien qu'ayant fait le choix de pas avoir d'enfant ne signifiait pas que je n'avais pas d'espoir, que je n'en avais pas envie. A vrai dire, si j'ai toujours essayé de vider les poubelles de mon passé, c'était précisément dans cette l'éventualité. Qui ne viendra jamais. Deux ans. ça fait deux ans que je suis au courant, deux ans que je recule à me faire virer ovaires, utérus et le reste. Parce que dire oui à ça veut dire irrémédiablement non à ce qu'on aurait souhaité. 

Deux ans que je ravale le bordel, à semblant tous les jours. Non, je ne mange pas mieux en fonction du diagnostique, je ne gère pas mieux mon stress, je ne suis certainement pas douceur avec moi-même. Je nie en bloc, je prétends. Le soir, c'est pas le même trip. Le soir, je regarde le plafond et je déguste. Une véritable traversée limite new age de ce que je suis, ce que j'aurai voulu être, voulu avoir. N'importe quoi devient un concept tordu jusqu'à l'abstrait, jusqu'à la fragmantation totale. Je me morcelle tous les jours. La journée, je fais semblant, je bouffe tout ce qui ne faut pas, je bouffe ma colère, ma rage, ma peur, mon vide. Je le massacre dans la bouffe, dans le travail, dans le stress. Le soir, c'est l'épopée mystique triviale. Entre les deux, je flotte. Entre les deux, je ne sais pas où aller, je me perds. 

Inertie de l'absurde, inertie du vide et temps qui passe. Le corps qui recommence à se plaindre plus fort encore. Je m'enfonce jusqu'à ne plus vouloir avancer d'un iota. Un conglomérat de merde, de choses pas belles et de douleur qui, comme les adhésions de mon bas ventre, fonctionnent pareil dans la tête. Un tissage mal foutu. Ne plus vouloir avancer parce que je ne sais plus comment avancer. Ni comment être, ni quoi devenir et je le sais encore moins parce que j'ai conscience qu'après moi, il n'y aura rien. Je suis l'arrêt d'une lignée, un point final. 

Ironique quand on a été une gamine qui a si longtemps eu du mal à vivre, à aimer vivre. Qui a tant vomi la vie. Ne pas avoir d'enfant, c'est déjà mourir un peu. Ironique de pas savoir avaler la pillule quand on a si longtemps souhaité mettre un terme à sa propre vie. 

J'ai eu l'impression de m'être pris une baffe sur la joue quand j'étais gamine, tenter de m'en remettre vaille que vaille puis de m'en prendre une sur l'autre joue. 

La crise de la quarantaine est bordélique, douloureuse, nauséeuse et apathique mais aussi pleine de colère. ça a la gueule de votre adolescence. Tout pue pareil : vous ne savez pas ce que vous devez foutre, votre vie vous fout la gerbe, vous détestez le monde, vous ne communiquez plus avec le reste de l'univers. Votre corps déconne tous les jours. Où aller ? Qu'est ce que je dois garder ? Qu'est ce que je dois dégager ? Comment s'articuler ? Qu'est ce que je fous ? 

Sauf qu'adulte, vous avez pour vous-même une sacrée dose de réalisme, de vérité encombrante et pas toujours sympathique. Ça rend le truc moins confort qu'à l'adolescence malgré tous les drames vécus à l'époque. Con à dire, mais même si votre adolescence a ramassé son quota de laideur, vous avez encore l'énergie et la fougue de la jeunesse. Vous exigez des comptes au monde entier. A 40 ans, vous ne les exigez qu'à vous-même. Personne ne viendra vous sauver de la fange dans laquelle vous vous trouvez sauf vous. 

Et vous le savez. 

Les êtres humains sont toujours poussés vers l'avant. Le passé est toujours entendu comme quelque chose de digéré, intégré, dépassé, et devenu inutile. Votre vie doit se calquer sur des échelons précis : travail, premier appartement, amis, conjoint(e), responsabilités, achat maison, carrière, mariage, enfants, et ainsi de suite. Vers l'avant, sans jamais se retourner. Jusqu'au jour où c'est la panne totale et qu'il faut bien regarder sous le capot. 

 Depuis mai, c'est le vide, le gouffre, l'abîme. Bref, un trou noir dans lequel j'essaye de me frayer un chemin tandis que je vis sur le fuseau horaire de l'Oklaoma alors que je suis une petite européenne. Le quotidien prend du retard, le quotidien devient urgent, je deviens totalement sourde à l'appel. Je dors la journée, je vis la nuit. Les jours s'alignent et je ronge mon frein. Je râcle tout jusqu'à l'os. 

Je suis une adulte de 39 ans totalement paumée dans son adolescence bis repetita, 2.0. Je me sens éteinte, horriblement éteinte, étrangère à moi-même et parfois ça commence à sentir le sapin. Je me demande comment j'étais capable d'avoir autant de rage, de colère, de blessures et de hargne à 15 ans. Comment faisait cette gamine quand l'adulte que je suis patauge désespérément dans une flaque d'eau. 

Retourner vie, retourner cerveau, retourner tiroirs et souvenirs. Petite teigne de 15 ans. Petite teigne qui décide que merde. Petite enflure irrévocable qui aura déchiré tout le tiède. 

Des mois que je vis comme une ado en pleurant de pas savoir être adulte. Des mois, ce foutu ecartellement. 

Jusqu'au foutu pour foutu. J'avais peut être pas besoin de mes 39 ans. J'avais pas forcément besoin qu'on m'apprenne à tenir un horaire, un quotidien, des responsabilités. En revanche, peut-être qu'un truc en moi n'était pas d'accord de faire ça plus lontemps à l'aveugle. Et parce que ma réalité était parfaitement réelle, pas belle, nichée dans le creux de mon ventre. Un vide, une tombe, un rien. Un rien qui saigne.

Revenir à cette gamine de 15 ans. Lui laisser tout l'espace. La laisser respirer, s'articuler et refoutre de l'ordre dans ma vie, faire comme chez elle. Mauvaise herbe, increvable gamine. Alors vas-y ma beauté, ma douleur, mon enfant. Vis et respire. 

Assise à poil sur mon lit parfaitement alignée avec mon bordel, tout à fait dans l'axe trivial, désordonné, douloureux mais limpide et clair comme le jour, 2 sachets de thé vert supplément citron dans une tasse qui repose dangereusement sur la couette, vapotant des volutes de tabac blond en plein après midi.

Je laisse volontier les Marlboro à la gosse. 

On peut apprendre à enterrer des bébés qui n'arriveront jamais. On peut donner la main à la gamine qu'on était. Elle, elle est très réelle.

 Et tout à fait vivante. 

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